12.2.09

RUE MEURT D'ART : INTERVIEW


Auto-portrait (atelier, pix by cxl)

Jean-Marc Paumier, alias Rue Meurt d'Art, est artiste-peintre. C'est au hasard de nos balades que nous avons découvert ses collages parisiens, rares, mais suffisamment remarquables pour que Chrixcel en fasse un article sur son blog peu avant l'ouverture du collectif. C'est après avoir lu cet article qu'il nous a contacté, et qu'il a accepté de nous guider dans Colombes et de nous ouvrir les portes de son atelier. Il a répondu à nos questions de manière riche, engagée et généreuse. Un artiste que l'on connaît trop peu et qui gagne à être connu !
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Pourquoi cet étrange surnom de "Rue Meur d'Art" ?

Je voulais que ma démarche ait un caractère mystérieux, il me fallait un pseudo et comme j’adore les jeux de mots, celui-ci me parut adéquat. Il disait la rumeur, quelque chose qui court la ville sans que l’on sache d’où cela vient et où cela va. Meurt, on devrait dire se meurt d’art, parce que la ville est envahie avec ostentation de pubs, d’indications de toutes sortes, d’enseignes... où est la place de l’art, de la poésie, de la gratuité ? Où le regard peut-il se poser sans qu’il puisse se sentir agressé, où l’esprit peut-il vagabonder et s’ouvrir ?


Buster Keaton, square Burq, Paris (Pix by Tat)

Tu fais dire des propos tantôt engagés, tantôt énigmatiques à tes personnages, comment choisis-tu le contenu des bulles ?

Lorsqu’il s’agit d’écrivains ou de politiques, je me sers en général de leurs propres paroles, que je choisis de telle manière qu’ils résonnent avec ce que je pense de la société, de son évolution. Lorsqu’il s’agit d’acteurs, j’invente ou je modifie des paroles dites par d’autres, pour introduire soit de la poésie soit du politique, et toujours une sorte de décalage entre l’image et le propos. Mais tout cela n’est pas une règle. Ce qui me plait c’est ce passage de l’art silencieux qu’est la peinture, à une expression qui peut être dite, susurrée, criée, intériorisée…Les mots disent le début d’une histoire, guide en quelque sorte le spectateur, mais chacun peut la poursuivre à sa guise, avec pour pendant ce personnage qui parfois semble vous dire autre chose..Échange entre vous et lui.


Restauration d'Ava Gardner, square Jehan Rictus, Paris (Pix by Tat)

Les acteurs de cinéma américain, Ava Gardner, Lauren Bacall, Buster Keaton, et plus particulièrement Louise Brooks, semblent te fasciner…y a-t-il une raison particulière ?

Oui plusieurs, j’ai découvert cette actrice (Louise Brooks) dans les années 70, elle m’a d’emblée séduit par sa grande beauté, la modernité de son personnage, et par son étrange regard à la fois intense et perdu. En découvrant ce qu’avait été sa vie, son parcours de comédienne je fus alors conforté dans ma passion ; dès lors je l’ai peinte de multiples fois, c’est comme un fil dans mon travail. J’ai l’impression qu’elle m’accompagne…Pour les autres c’est un intérêt personnel pour ces acteurs ou actrices, leurs carrières, ce qu’ils étaient aussi ; je suis un passionné du cinéma en général. De plus ils font partie de la mémoire collective et à ce titre ils sont des vecteurs intéressants pour ma démarche artistique.

De quand datent tes premiers collages dans la rue, et où ?


Colombes (Pix by Tat)

En septembre 1991, à l’angle du bd Edgar Quinet et de la rue de la Reine Henriette sur le mur de la société Quest, à Colombes en compagnie, de 3 ami(e)s de mon épouse et de mon fils, c’était Louise Brooks bien sûr !


Harold Lloyd, Colombes (Pix by Tat)

Nous savons que tu admires beaucoup Ernest Pignon Ernest. Quels sont les autres artistes, classiques ou contemporains, qui t’ont également marqué, et qui continuent de t’influencer ?

Vaste question tellement de noms me viennent ; les plus marquants, je dirais Caspard David Friedrich et Jacques Monory, pour citer ceux qui m’ont influencé dès mon plus jeune âge, mais je peux citer aussi Bosch, Watteau, Fragonard, Turner, Manet, Monet, Kandinsky, Tanguy, Zao Wou Ki, Dali, Ernst, Tinguely, Vieira Da Silva, Calder, et puis bien d’autres…Je me nourris de tous les artistes quels qu’ils soient, j’ai besoin perpétuellement de fréquenter les musées, les galeries, les expositions, c’est ma respiration intellectuelle et le ferment de mes créations.



Une habitante de Colombes (pix by Tat)

Décides-tu de ce que tu vas poser sur un mur en tenant compte de sa texture ou de son emplacement ?

Oh oui toujours, j’étudie cela avec soin, c’est un peu comme s’il fallait une adéquation entre le lieu, ce qu’il me dit, et ce que je veux y faire. Les vieux murs ont de la mémoire inscrite en eux, des traces d’existences, de quotidiennetés, ils sont chargés à ce titre de beaucoup d’émotion.

Travailles-tu toujours en solo ?

Oui, pour ce qui est des choix (lieu, personnage, texte), de la réalisation, du collage, en revanche d’autres artistes interviennent lors du collage lui-même, photographe, comédien réalisateur cinéma, musicien etc... Et bien entendu il y a échange entre les participants pour mettre en place ce qui doit-être un spectacle de rue ouvert à tous.

Maupassant, Colombes (pix by cxl)

Comment définirais-tu ta démarche artistique, si tu en as une ? Quelle expo/manifestation artistique a été la plus réussie pour toi ? As-tu à ce propos une anecdote amusante à raconter ou à propos d’un de tes collages ?

Pour être précis, je me considère comme un peintre, citoyen, militant, humaniste, et mon travail s’inscrit dans ces adjectifs.
Travailler dans la rue, signifie : ouverture sur la ville et mes concitoyens, sans discrimination. La plupart du temps l’expression artistique est créée dans des lieux clos et montrée dans d’autres lieux clos, cela fait beaucoup de fermeture à mes yeux, et ce n’est pas qu’une formule, c’est une réalité d’un art réservé à une élite. Je ne pouvais m’inscrire dans ce schéma restrictif.

Un artiste n’est ni en dehors de la société, ni en dehors du système économique, pour moi il doit s’y impliquer, s’y plonger, et ainsi peut-il retranscrire les pulsations de la communauté, passées au filtre de sa sensibilité.


Colombes (pix by Thias)

J’essaie, de décrypter les non-dits, les sensations en filigrane qui peuvent parcourir les gens, lorsque je fais dire à Louise Brooks, « on nous méprise tant » c’est de cela dont-il s’agit…

Mes collages ont toujours eu pour but de donner des indices poétiques dans l’univers urbain et pas s’y imposer ; le choix de murs souvent décrépis dans des endroits un peu hors des parcours habituels en atteste.

Enfin j’aime en collant ainsi des œuvres qui sont toujours des originaux (c’est important), qu’il y ait un contact avec les passants, ceux qui vont vivre avec ces images au quotidien, raison pour laquelle les collages se font toujours en public et de jour, je recherche perpétuellement : l’échange !

Pour ce qui est de savoir quelle expo ou quel collage ont été les plus réussis...j’ai beaucoup de mal à répondre à cela... ce sont des moments, ils valent par l’intensité qui y règne et les gens qui y sont, c’est à chaque fois différent et me remplit de bonheur et d’énergie, chacun repart avec, je crois un peu d’émotion et de richesse humaine, du plaisir…


Palette à l'atelier (pix by Francis)

Anecdote : j’ai décidé en 2001 de décoller les musiciens de jazz qui figuraient sur un mur à Colombes, parce que j’en avais marre de les voir et que je voulais faire autre chose sur ce mur, et comme j’étais en pleine action de démontage, une dame de l’immeuble qui est en face, s’approche de moi (j’étais sur l’échelle) et se met à m’apostropher vertement, me demandant pourquoi j’enlevais ça, que je n’avais pas à faire cela et que c’était une honte. J’étais sidéré elle était vraiment très fâchée, j’ai donc dû lui expliquer...situation cocasse ! Et par la suite j’ai eu beaucoup de reproches d’autres gens pour avoir effectué ce décollage.


Toile à l'atelier (pix by Francis)

As-tu des projets en cours ?

J’ai toujours des projets en cours, j’en ai 4 pour tout dire, plus d’autres pas seulement liés aux collages. Un artiste sans projet est un artiste mort ou dépressif.



A l'atelier (pix by Francis)



Aujourd’hui, parviens-tu à vivre de ton art ?


Je vis de ma peinture (décors muraux, fresques, trompe l’œil) et de mon expression artistique partiellement.




Petits personnages récurrents sur ses toiles (pix et mosaïque by Thias)

Dans un monde chaotique, avec des budgets culturels réduits au minimum syndical, contrebalancé par une surévaluation de la cote de certains artistes, crois-tu que la diffusion de l’art de rue, en tant que manifeste de l’expression libre, est menacée ?

Les galeries n’ont que très peu promotionné pour le moment les artistes de l’art de la rue (en dehors des plus connus, Pignon, Miss Tic), le caractère éphémère, et la difficulté de trouver un support à vendre en sont sans doute les raisons, outre le fait que ce n’était pas un art reconnu comme tel, il y a quelques années. Le marché de l’art, via les grandes galeries internationales est un autre monde, il s’agit là de « marché » avant tout, donc valeur de placement, c’est un peu la même déconnection qui existe entre la bourse et la réalité économique.

Les institutionnels eux sont évidement comme tu le dis très astreints aux problèmes budgétaires et ont tendances à ne pas s’investir plus que cela dans notre domaine. Je nuancerai le propos cependant, il faut distinguer, la grande institution tutélaire, le ministère, qui fonctionne essentiellement pour les grands musées et les grands artistes comme on sait, et les collectivités locales qui sont par leur proximité plus à l’écoute et plus curieuses. Sur Colombes, ils m’ont suivi au départ avec étonnement, puis m’ont clairement soutenu, pour finir par me passer plusieurs commandes. A la mairie du XVIIIème à Paris, j’ai plutôt reçu un accueil favorable, même si dès qu’il s’est agi de trouver des financements, cela n’a pas été possible, tant les budgets sont réduits. Il y a de grandes craintes dans un avenir proche à voir disparaître totalement les dernières aides en direction des arts de la rue, ce qui mettra mécaniquement en difficulté les artistes.


Marie-Jo Perec et Lilian Laslandes (!), Colombes (pix by Thias)

L’art de la rue est incontrôlable, et incontrôlé, et c’est ce qui en fait son intérêt, il est à ce titre très libre, on y trouve un foisonnement d’expressions; pour tout dire je le trouve même plus riche, plus vivant, plus impertinent, moins prétentieux que l’art dit traditionnel. Le côté éphémère, sauvage et donc évolutif, le charge de beaucoup d’émotions à mes yeux. Il y a une certaine vogue de cette art, et c’est tant mieux, car je crois qu’il y a encore beaucoup de choses à faire dans la rue, d’autres types d’expressions à explorer, c’est très enthousiasmant. La crise actuelle ne va pas favoriser l’aide et il nous faudra faire, créer malgré tout et espérer que des galeries s’intéresseront un peu plus à ce travail spécifique, prenant ainsi le relai des institutionnels sinon à terme le problème de la survie matérielle va à coup sûr se poser. Quant à la diffusion, l’engagement de gens comme vous et les photographes en général via internet, font un boulot énorme pour la transmission de notre art de rue, et on doit tous vous en REMERCIER !!!!

Nous aussi on te remercie Jean-Marc...Puissent tes propos être écoutés par les institutions !

Son site
Interview : Chrixcel

6 commentaires:

Tatiana a dit…

Encore un billet riche !!! De super rencontres avec Jean-Marc, une belle personne... Des moments d'échanges, de partages et de grandes découvertes aussi !! Merci pour ce voyage entre collage et histoires ;)

paris-émoi a dit…

Un magnifique billet, photos et textes, et une rencontre remarquable avec un artiste au sens complet du terme !

Thias a dit…

j'aime l'idée de travailler une mémoire locale sur les murs d'une ville en interaction inopinée avec ses habitants (et ravi de savoir que certaines mairies s'y intéressent aussi).
Quant à la question de la place de la "gratuité" (au sens large) dans les espaces publics aujourd'hui, je pense de plus en plus que c'est une des motivations essentielles du graff et street art. Et une des questions encore plus essentielles pour les villes de demain.
Merci JMP et Crix

ruemeurtdart a dit…

un plaisir de vous avoir accueilli à Colombes, un plaisir d'avoir fait votre connaissance, et un très beau billet à l'arrivée, bien construit et richement illustré grâce vos talents respectifs...
Il y a donc beaucoup à faire encore dans notre art, et nous n'allons pas nous en priver, prendre ainsi la parole qui nous est de plus en plus confisquée, et pourquoi pas tous ensemble?
Bien à vous et merci RMD

Photograff92 a dit…

De meurt D'Art je ne connaissais que l'Ava Gardner du M° Abesses ... j'aimais beaucoup mais j'avais jamais vraiment cherché à en savoir plus. Merci à Chrixel pour cette interview trés complète et au Photograff Collectif.

passantepensante a dit…

cet interview est trés intéressante et cet artiste me plait beaucoup, je ne connaissais que la magnifique femme du mur des je t'aime et j'aime aussi son pseudo;
merci aux journalistes terrain.
B.